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AU fil de la Semouse

Récit | Par Jeanne Guyot et Manon Deprun

La fondation d’un sol, du vivant, du mouvement. Appréhender son territoire. L’aulne qui se dresse sur les terres marécageuses. L’odeur enivrante du cornouiller mâle, mais n’est-elle pas puante ? Le crépitement du tremble tendre et le roseau qui se plie mais ne rompt toujours pas. [C’est prendre le temps de repérer (son) distinguer (son) apprécier (son), et se construire son paysage, texturé et sensible, expressif et caractériel, un corpus hétéroclite. C’est tenter de saisir ce moment pour s’imprégner de la multitude, de la diversité, de la fulgurance et de la fugacité des signaux et élaborer un choix qui s’efforce d’appartenir à l’imprévu, le très ponctuel, le banal] Je fraye mon chemin là où roche me le permet. Ça bascule et ça me bouscule ; empilées les unes sur les autres, chaque pierre saccade mon élan tandis que quelques mousses me gênent. Je crée le ruissèlement doux dont vous percevez l’écho, qui caresse vos oreilles. La nature s’harmonise pour me laisser place et de ses végétaux, je me fais un manteau. Fine entente de la terre et de l’eau. Je coule de paliers en paliers. Nouveau rythme. Changement d’allure, je fais fière figure. Sur cete pente douce, s’immisce un jeu de touche de touche. Je laisse en souvenir quelques perles d’eau. Un cours d’eau est toujours une histoire fondatrice, fondatrice d’un sol, du vivant, du mouvement. Remonter le courant d’une mémoire invisible. Mon chemin semble se dévier par un courant imminent. Vif, rapide, fort. Un élan vertical m’emporte vers des rivages plus sages. La nature m’apprend à me faufiler, feuilles, cailloux, branches, rochers, ces obstacles ne m’empêchent pas de progresser. La flore est l’enveloppe qui garde mes secrets, et la faune s’y précipite c’est elle qui a la clef. [Bourvil-pecheurs] Un cours d’eau filant à vive allure Pressé de fuir le couvert des arbres Envieux de découvrir ce que cache le grand mur Une muraille de conifères et ses confrères et leur verte barbe Tantôt reflet de la terre, puis du ciel, l’ombre des arbres mime un décor animé. Nuances de vert ou marron ; c’est à ces couleurs que je me fie. C’est au fur et à mesure du temps que j’impose mon chemin. Je me déploie à la grande étendue, rivière calme murmurant à vos peaux « que ma fraicheur vous gâte ». La végéta�on y a toujours sa place mais elle surplombe et prend moins d’espace. Hauts troncs en hauteur, hauts troncs cassés, boisements naturels ou délabrés… [Le mouvement d’un paysage aux influences réciproques, reflet d’une mosaïque d’habitat. Hétérogénéité d’un lieu qui s’entre�ent.] … rien n’interrompt la traversée. Renoncules peuplées, renouées invasives, mousses sur les pierres et quelques feuilles par terre, en l’air. « et le ruisseau murmure sans cesse contre les cailloux qui voudraient l’empêcher de courir » L’été m’a asséchée, réduit ma profondeur ; le temps coule et les saisons n’ondulent pas toujours en ma faveur. Elle rend moins discrets mes secrets, laisse lire en mon travers les roches et les débris emportés. Les culisetas me frôlent, dessinent des ondes qui s’évaporent. Les castors rodent, bâ�ssent des barrages sans remord. [Eau qui reste et sons de village : chien, discussion, automobiles] J’entends des bruits qui ne me paraissent pas familiers… [Concevoir de manière collec�ve un monde où il fait bon vivre. L’enjeu d’inclure le territoire parmi le bien commun. Habiter sans posséder, coloniser. Déplacer le regard, à se décentrer, à rouvrir et métamorphoser nos imaginaires et nos pra�ques.] C’est au coin d’une maison à l’ombre d’un pont, que me rejoint rive gauche mon conjoint la Bramousse. Je me souviens de la douce caresse d’un blanc coton. [Femme qui discute en lavant le linge] Suivant mon fil rouge, je m’efface des regards, la percep�on se trouble à travers la ronce mon chemin est incertain. Intouchable, masquée de tous les regards… [Glissent sous ton eau claire, Le clapo�s de ses chuchotements,] Entre la colline et l’autre rivage, entre la terre et le bitume peu sauvage, c’est ici je me cache. Et arrivé au bout de son voyage Si loin de sa prison verte Après des années sous le ciel bleu, la nuit noire et ses nuages La pe�te rivière regretait quand elle était inerte. Je rencontre le mur et m’y dresse un nouveau chemin bien différent. Concentrée dans une direc�on, l’obliga�on me propulse. La hargne d’une chute piégée dans les fracas d’un fer forgé. Tout devient sombre, plus de reflet, seul l’é�ncelle d’un métal frappé. -Je vois Monsieur que vous ne vous rendez pas compte du travail de modelage, croyez bien que je ne copie pas aucune pièce pour faire les modèles, je crée tout ! Je reconnais que je vous ai fait un prix excessif mais croyez que ce prix était établi pour le travail fait sur ce dernier modèle. Je �re ma révérence devant la main de l’ouvrier. La senteur acre de la forge… [Au revoir la Terre pure, voici une Nature imposée. Le règne de son courant sauvage devient source d’u�lité.] « Sans foi ni loi, ils me devient ; adieu la liberté de l’eau. » Embauche d’un affineur à Xer�gny 14 octobre 1801 François Macé de la Pooté Durée : 9ans A l’engagement : 98 livres Logement : loyer à la charge de l’employeur Chaque année : une pipe de cidre et un cochon de lait (valant 12 livres) et 250 livres. Décès : la somme de 98 livres reste acquise à la famille. Mais j’entends dire que de l’autre côté il est difficile d’y respirer. [Le soufre qui se dégageait des fours et qui prenait les ouvriers à la gorge, la chaleur auprès des trappes de défournage, la pluie, le froid l’hiver, la poussière de minerai encore et toujours] Coups de marteaux des tonneliers, sueur abondante des chaudronniers, et le gémissement sourd du charre�er qui au bout de ses efforts a déposé son chapeau. « Monsieur, j’ai vu sur le journal que vous demandiez un charre�er. Je viens vous demander vos condi�ons. Je suis charre�er et j’ai un fils de 14 ans avec moi. Nous conduisons des chevaux à nous deux, ça ne me fait rien qu’il travaille au surplus. Je pourrais me présenter avec mon fils, ma femme pourrait s’occuper du bétail. Je �ens à vous dire que je ne pourrai pas quiter la place où je suis de suite car j’ai beaucoup de légumes de plantés et je �ens à les récolter. Recevez, Monsieur, mes sincères saluta�ons. » L’inhabituelle et industrielle cohésion des ma�ères qui se répondent. J’offre la puissance de mon courant à la force d’un bras. La couleur d’un torrent au brasier du haut fourneau. [Produit d’une rela�on homme nature, rela�ons entre vivants.] [C’est une synergie pour l’énergie.] [Appréhender le métabolisme du paysage qui transforme et se transforme au fil des civilisa�ons qui se succèdent, mais qui caractérisent des structures vivantes] A l’unissons nous fabriquons, mais c’est une histoire de courte durée à laquelle je m’échappe à l’envolée laissant derrière moi quelques mercis. [La Semouse emporte avec elle les débris de fer et l’odeur âpre de ces temps d’ar�sans] C’est en me laissant aller au fil du vent qu’à la source du planey j’y retrouve dans la terre ce parfum d’antan. « Dans un moment où il est devenu vital, pour les sociétés humaines, de redécouvrir la réalités des territoires, autrement dit leur double et indissociable appartenance aux mondes de la nature et de la culture. » A quelle idée de territoire proposons-nous de retourner ?

Récit | Par Jeanne Guyot et Manon Deprun

La fondation d’un sol, du vivant, du mouvement. Appréhender son territoire. L’aulne qui se dresse sur les terres marécageuses. L’odeur enivrante du cornouiller mâle, mais n’est-elle pas puante ? Le crépitement du tremble tendre et le roseau qui se plie mais ne rompt toujours pas. [C’est prendre le temps de repérer (son) distinguer (son) apprécier (son), et se construire son paysage, texturé et sensible, expressif et caractériel, un corpus hétéroclite. C’est tenter de saisir ce moment pour s’imprégner de la multitude, de la diversité, de la fulgurance et de la fugacité des signaux et élaborer un choix qui s’efforce d’appartenir à l’imprévu, le très ponctuel, le banal] Je fraye mon chemin là où roche me le permet. Ça bascule et ça me bouscule ; empilées les unes sur les autres, chaque pierre saccade mon élan tandis que quelques mousses me gênent. Je crée le ruissèlement doux dont vous percevez l’écho, qui caresse vos oreilles. La nature s’harmonise pour me laisser place et de ses végétaux, je me fais un manteau. Fine entente de la terre et de l’eau. Je coule de paliers en paliers. Nouveau rythme. Changement d’allure, je fais fière figure. Sur cete pente douce, s’immisce un jeu de touche de touche. Je laisse en souvenir quelques perles d’eau. Un cours d’eau est toujours une histoire fondatrice, fondatrice d’un sol, du vivant, du mouvement. Remonter le courant d’une mémoire invisible. Mon chemin semble se dévier par un courant imminent. Vif, rapide, fort. Un élan vertical m’emporte vers des rivages plus sages. La nature m’apprend à me faufiler, feuilles, cailloux, branches, rochers, ces obstacles ne m’empêchent pas de progresser. La flore est l’enveloppe qui garde mes secrets, et la faune s’y précipite c’est elle qui a la clef. [Bourvil-pecheurs] Un cours d’eau filant à vive allure Pressé de fuir le couvert des arbres Envieux de découvrir ce que cache le grand mur Une muraille de conifères et ses confrères et leur verte barbe Tantôt reflet de la terre, puis du ciel, l’ombre des arbres mime un décor animé. Nuances de vert ou marron ; c’est à ces couleurs que je me fie. C’est au fur et à mesure du temps que j’impose mon chemin. Je me déploie à la grande étendue, rivière calme murmurant à vos peaux « que ma fraicheur vous gâte ». La végéta�on y a toujours sa place mais elle surplombe et prend moins d’espace. Hauts troncs en hauteur, hauts troncs cassés, boisements naturels ou délabrés… [Le mouvement d’un paysage aux influences réciproques, reflet d’une mosaïque d’habitat. Hétérogénéité d’un lieu qui s’entre�ent.] … rien n’interrompt la traversée. Renoncules peuplées, renouées invasives, mousses sur les pierres et quelques feuilles par terre, en l’air. « et le ruisseau murmure sans cesse contre les cailloux qui voudraient l’empêcher de courir » L’été m’a asséchée, réduit ma profondeur ; le temps coule et les saisons n’ondulent pas toujours en ma faveur. Elle rend moins discrets mes secrets, laisse lire en mon travers les roches et les débris emportés. Les culisetas me frôlent, dessinent des ondes qui s’évaporent. Les castors rodent, bâ�ssent des barrages sans remord. [Eau qui reste et sons de village : chien, discussion, automobiles] J’entends des bruits qui ne me paraissent pas familiers… [Concevoir de manière collec�ve un monde où il fait bon vivre. L’enjeu d’inclure le territoire parmi le bien commun. Habiter sans posséder, coloniser. Déplacer le regard, à se décentrer, à rouvrir et métamorphoser nos imaginaires et nos pra�ques.] C’est au coin d’une maison à l’ombre d’un pont, que me rejoint rive gauche mon conjoint la Bramousse. Je me souviens de la douce caresse d’un blanc coton. [Femme qui discute en lavant le linge] Suivant mon fil rouge, je m’efface des regards, la percep�on se trouble à travers la ronce mon chemin est incertain. Intouchable, masquée de tous les regards… [Glissent sous ton eau claire, Le clapo�s de ses chuchotements,] Entre la colline et l’autre rivage, entre la terre et le bitume peu sauvage, c’est ici je me cache. Et arrivé au bout de son voyage Si loin de sa prison verte Après des années sous le ciel bleu, la nuit noire et ses nuages La pe�te rivière regretait quand elle était inerte. Je rencontre le mur et m’y dresse un nouveau chemin bien différent. Concentrée dans une direc�on, l’obliga�on me propulse. La hargne d’une chute piégée dans les fracas d’un fer forgé. Tout devient sombre, plus de reflet, seul l’é�ncelle d’un métal frappé. -Je vois Monsieur que vous ne vous rendez pas compte du travail de modelage, croyez bien que je ne copie pas aucune pièce pour faire les modèles, je crée tout ! Je reconnais que je vous ai fait un prix excessif mais croyez que ce prix était établi pour le travail fait sur ce dernier modèle. Je �re ma révérence devant la main de l’ouvrier. La senteur acre de la forge… [Au revoir la Terre pure, voici une Nature imposée. Le règne de son courant sauvage devient source d’u�lité.] « Sans foi ni loi, ils me devient ; adieu la liberté de l’eau. » Embauche d’un affineur à Xer�gny 14 octobre 1801 François Macé de la Pooté Durée : 9ans A l’engagement : 98 livres Logement : loyer à la charge de l’employeur Chaque année : une pipe de cidre et un cochon de lait (valant 12 livres) et 250 livres. Décès : la somme de 98 livres reste acquise à la famille. Mais j’entends dire que de l’autre côté il est difficile d’y respirer. [Le soufre qui se dégageait des fours et qui prenait les ouvriers à la gorge, la chaleur auprès des trappes de défournage, la pluie, le froid l’hiver, la poussière de minerai encore et toujours] Coups de marteaux des tonneliers, sueur abondante des chaudronniers, et le gémissement sourd du charre�er qui au bout de ses efforts a déposé son chapeau. « Monsieur, j’ai vu sur le journal que vous demandiez un charre�er. Je viens vous demander vos condi�ons. Je suis charre�er et j’ai un fils de 14 ans avec moi. Nous conduisons des chevaux à nous deux, ça ne me fait rien qu’il travaille au surplus. Je pourrais me présenter avec mon fils, ma femme pourrait s’occuper du bétail. Je �ens à vous dire que je ne pourrai pas quiter la place où je suis de suite car j’ai beaucoup de légumes de plantés et je �ens à les récolter. Recevez, Monsieur, mes sincères saluta�ons. » L’inhabituelle et industrielle cohésion des ma�ères qui se répondent. J’offre la puissance de mon courant à la force d’un bras. La couleur d’un torrent au brasier du haut fourneau. [Produit d’une rela�on homme nature, rela�ons entre vivants.] [C’est une synergie pour l’énergie.] [Appréhender le métabolisme du paysage qui transforme et se transforme au fil des civilisa�ons qui se succèdent, mais qui caractérisent des structures vivantes] A l’unissons nous fabriquons, mais c’est une histoire de courte durée à laquelle je m’échappe à l’envolée laissant derrière moi quelques mercis. [La Semouse emporte avec elle les débris de fer et l’odeur âpre de ces temps d’ar�sans] C’est en me laissant aller au fil du vent qu’à la source du planey j’y retrouve dans la terre ce parfum d’antan. « Dans un moment où il est devenu vital, pour les sociétés humaines, de redécouvrir la réalités des territoires, autrement dit leur double et indissociable appartenance aux mondes de la nature et de la culture. » A quelle idée de territoire proposons-nous de retourner ?